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Madame Bâ

  • Madame Bâ

    Livre extra­or­di­naire de réa­lisme, d’humour. L’idée hyper ori­gi­nale de cette Madame Bâ qui doit rem­plir sa demande de visa pour tenter de retrou­ver son petit fils est la clé pour com­pren­dre qu’on ne peut pas impo­ser aux afri­cains de résu­mer leur vie à leur état civil. C’est toute leur his­toire qui fait leur iden­tité. Et la bête foot ball qui est le rêve euro­péen des jeunes afri­cains est fabu­leu­se­ment décrite. vrai­ment un livre génial !

    Auteur : Erik Orsenna Editeur : Lgf/Le Livre De Poche Collection : Le Livre De Poche Parution : 01/04/2005 Nombre de pages : 507 Prix : 7,5 €

    Extrait :

    Monsieur le Président de la République fran­çaise, J’ai bien réflé­chi : notre ancê­tre est un oiseau. « Ô sere­fana ni yéliné gna », comme nous disons, nous autres Soninkés.

    Je me suis éloignée du vil­lage, j’ai marché entre les pous­ses de mil, j’ai posé les deux mains sur ma tête pour me pro­té­ger du soleil, j’ai froncé les sour­cils pour m’étirer le cer­veau et j’en suis arri­vée à cette conclu­sion : celui qui ne remonte pas aux siè­cles loin­tains des ailes ne com­prend rien à notre his­toire.

    Evidemment, je pour­rais far­fouiller encore plus haut dans les sou­ve­nirs.

    Au com­men­ce­ment était la mer, qui recou­vrait l’Afrique.

    Au com­men­ce­ment était le désert, quand la mer se retira.

    Une ori­gine est tou­jours la fille d’une ori­gine plus ancienne.

    Mais j’ai pitié de vous.

    Je vous connais. A la télé­vi­sion je vous ai vus nous rendre visite, pau­vres pré­si­dents. J’ai cons­taté que vous pos­sé­diez tout, sauf le loisir. Tout, motards, Mercedes, hôtes­ses d’accueil et cli­ma­ti­sa­tion. Tout, sauf la liberté d’aller tran­quille­ment chas­ser la vérité jusque dans les époques les plus recu­lées. A peine arri­vés quel­que part, déjà de l’index vous tapo­tez sur le verre de votre Rolex pla­tine. Déjà votre aide de camp vous mur­mure à l’oreille la lita­nie des pro­chains rendez-vous. J’en viens donc au fait. Je brûle les étapes. Je les incen­die, même.

    Au com­men­ce­ment était l’oiseau. L’oiseau volant où bon lui semble. Oublions la mer et le désert, oublions, pour l’ins­tant, le fleuve Sénégal qui se mit un beau jour à couler de la mon­ta­gne secrète Fouta-Djalon. Au com­men­ce­ment était l’oiseau. L’oiseau libre de jouer avec les sai­sons. Quand le froid se glisse sous mes plumes, je gagne le Sud. Quand le prin­temps revient au Nord, j’y retourne.

    Alors l’exem­ple des oiseaux entra dans l’aˆme des hommes à peau noire. Nos peu­ples por­tent des noms qui son­nent dans l’air comme ceux des oiseaux : Peuls, Mandingues, Toucouleurs, Soninkés, Bagadais, Tounacos, Barbicans... Et nos lan­gues se rap­pro­chent de leurs chants.

    Comme eux, nous aimons la liberté, par­cou­rir la pla­nète.

    Comme eux, nous fuyons la dou­leur, autant que faire se peut, nous cher­chons la dou­ceur.

    Comme eux, nous avions des ailes. Hélas, nos ailes sont tom­bées. Il nous reste la marche.

    Monsieur le Président de la République fran­çaise des armes, des lois et des aéro­ports, j’ai, par la pré­sente, le très res­pec­tueux et obéis­sant hon­neur de timi­de­ment mais réso­lu­ment contes­ter vrai­ment la déci­sion de votre dame Consule Générale adjointe de Bamako, Mme (non mariée) Gabrielle Lançon, qui, par une signa­ture tara­bis­co­tée, en date du 17 sep­tem­bre 2000, a refusé ma demande (urgente) de visa.

    Je sais bien que j’aurais dû plutôt saisir la com­mis­sion ins­ti­tuée par le décret no 2000-1093 du 10 sep­tem­bre 2000 et qu’aux termes de l’arti­cle pre­mier de ce décret cette sai­sine est « un préa­la­ble obli­ga­toire à l’exer­cice d’un recours conten­tieux, à peine d’irre­ce­va­bi­lité de ce der­nier ».

    Je sais bien. Mais le temps presse. Mon petit-fils a besoin, un besoin vital, de moi. Je dois le rejoin­dre en France, sans tarder. D’ou` mon appel direct à vous. Oh, oh, s’étonnera for­cé­ment, pres­sen­tant l’embrouille, le conseiller chargé, en votre palais, d’ouvrir à votre place le volu­mi­neux cour­rier qui vous est adressé. Oh, oh, com­ment une banale Africaine, ins­ti­tu­trice, région de Kayes (Mali du Nord-Ouest), a-t-elle aussi pré­cise connais­sance de notre jungle juri­di­que ? A cette inter­ro­ga­tion légi­time, je répon­drai par les nom et qua­lité de mon conseil, le jeune et timide mais si savant Me Benoît Fabiani, avocat voya­geur ins­crit aux deux bar­reaux de Paris et Bamako. C’est lui, Blanc cent pour cent comme vous, le porte-parole de ma vérité. Chaque matin, depuis un mois, j’entre à huit heures pré­ci­ses dans son bureau, m’assieds sur son fau­teuil (col­lant) de faux cuir et com­mence ma chan­son colé­ri­que. Malheureux Me Benoît ! Tel l’infa­ti­ga­ble chas­seur de papillons, il court l’espace à la pour­suite de mes paro­les. Une fois cap­tu­rées, il les aligne en phra­ses cor­rec­tes et les pique sur le papier offi­ciel. Tel le vil­la­geois bataillant contre la crue de son fleuve, il lutte pied à pied contre mes débor­de­ments, il m’entoure de digues fra­gi­les pour me garder dans mon lit, m’obli­ger à suivre mon propos, et rien que lui. Tel le mari par­fait, à l’infi­nie patience, il doit sup­por­ter mes récri­mi­na­tions d’auteur : tu rabo­tes ma spon­ta­néité ! tu trahis ma com­plexité de femme ! Qu’il soit remer­cié et lavé de tout faux procès !

    Je, sous­si­gnée Marguerite Bâ suis, Monsieur le Président de la République fran­çaise, seule res­pon­sa­ble du recours gra­cieux qui va suivre.

    Depuis un mois, ce docu­ment pré­cieux ne me quitte pas. Je le porte contre moi comme la lettre d’un amou­reux secret. Ou je le bran­dis devant mes yeux pour qu’ils l’appren­nent par cœur, encore et tou­jours, le gra­vent dans ma mémoire. La nuit, il accom­pa­gne toutes mes visions. Si je rêve qu’un bateau blanc vient me cher­cher, le for­mu­laire 13-0021 volette autour de moi comme une tour­te­relle annon­cia­trice de bonne nou­velle. Et si je vois mon petit-fils allongé dans un hôpi­tal, le for­mu­laire l’évente ainsi qu’une palme bien­veillante. Je l’ai recou­vert de plas­ti­que, pour ne pas le tacher. Il ne man­que­rait plus que ça : de la graisse, une bavure de café sur la belle page bico­lore blanc/marron pâle. Je ne veux dénon­cer per­sonne, mais j’en ai vu, des 13-0021 mal­trai­tés, des frois­sés, des demi-déchi­rés, des fran­che­ment dégueu­las­sés. La chère consule géné­rale adjointe en avait des haut-le-cœur, rien qu’à les par­cou­rir. Aucun risque de ce genre avec moi. Je le res­pecte, cet imprimé, je vous le jure, je le vénère, autant que mon livret de famille. Je sais trop ce qu’il repré­sente : la clé d’entrée dans votre beau pays, celui de Molière, Victor Hugo et Charles de Gaulle.

    Bien sûr, le plus simple serait de se ren­contrer. Incognito. A l’endroit le plus pra­ti­que pour vous. Pourquoi pas une très dis­crète salle de tran­sit en votre aéro­port de Roissy ? Des amis m’ont raconté com­ment ça se pas­sait à l’arri­vée de l’avion. Dès l’ouver­ture des portes, on sépare le bon grain de l’ivraie. A droite, une file pour les Blancs. A gauche, une file pour les Noirs. La file de Blancs avance à belle allure. Normal. Ils sont chez eux. Bon retour au pays, mon­sieur blanc, madame blan­che. On dirait que les poli­ciers leur ouvrent les bras, comme s’ils étaient de la famille. Peut-être que tous les Blancs ont des poli­ciers dans leur famille. Pendant ce temps-là, les peaux plus fon­cées patien­tent, inter­mi­na­ble­ment. Tandis que d’autres poli­ciers, ou peut-être des dia­man­tai­res dégui­sés en poli­ciers, exa­mi­nent à la loupe, aidés par des lampes spé­cia­les à ampoule rouge, les docu­ments cras­seux qu’on leur a pré­sen­tés.

    Je pour­rais me trou­ver là, dans la ligne qui pié­tine. Au lu de mon nom, deux soli­des gaillards me mène­raient vers vous. On me pren­drait pour une tri­cheuse, une faux-papiers. Qu’importe. Je suis prête à tout aban­don­ner pour rejoin­dre mon petit-fils en danger, même ma fierté.

    Je me pré­sen­te­rais à vous. J’appro­che­rais dou­ce­ment ma bouche de votre oreille. Je vous don­ne­rais les vraies nou­vel­les du conti­nent pauvre. Pas celles que vous envoient les gens char­gés de vous ren­sei­gner. Ces gens à ont peur. Ils veu­lent conser­ver leurs salai­res détaxés. Ils gar­dent pour eux les infor­ma­tions inquié­tan­tes, celles que vous seriez furieux d’enten­dre. Il paraît que je suis déran­gée. Qu’une telle entre­vue secrète, M. le Président/Mme Bâ, n’exis­tera jamais que dans les espé­ran­ces d’une folle. Dommage, dom­mage.

    Revenons au cher 13-0021.

    Croyez-moi, j’aurais pré­féré vous économiser du temps et ne répon­dre que par trois mots maxi­mum aux ques­tions que, très légi­ti­me­ment, votre admi­nis­tra­tion me pose. Mais com­ment puis-je vous faire com­pren­dre la res­pec­ta­bi­lité de notre famille sans évoquer l’his­toire du cro­co­dile ? Or je consulte et reconsulte le début de votre beau for­mu­laire gra­tuit et ne trouve aucune demande d’infor­ma­tion concer­nant notre tana, notre animal inter­dit.

    Sans cette connais­sance pri­mor­diale, toutes les autres don­nées que je pour­rais scru­pu­leu­se­ment vous four­nir, nom patro­ny­mi­que, pré­noms, date et lieu de nais­sance, n’auraient pas plus de sens que des syl­la­bes jetées au vent par quel­que ivro­gne amné­si­que.

    Que sau­riez-vous de moi si je me conten­tais de l’état civil et de sa maigre exac­ti­tude : je m’appelle Marguerite Dyumasi, épouse Bâ, née le 10 août 1947 à Médine, cercle de Kayes ?

    Il vous man­que­rait l’essen­tiel, ma rela­tion fami­liale avec le patriar­che Abraham, les pou­voirs nyama de ma caste des Nomous, les folies incontrô­la­bles de mon fleuve Sénégal et bien d’autres révé­la­tions pro­pres à vous éclairer sur la nature véri­ta­ble de cette Africaine qui se pré­sente à vous, fille, femme, mère et grand­mère. Comment, sans me connaî­tre, pouvez-vous déci­der de me fermer ou de m’ouvrir les portes de la France ?

    Quant à mon sexe (rubri­que n°004), com­ment le résu­mer à une simple croix grif­fon­née dans le carré M ou F ? Comme la suite vous le prou­vera, il garde en lui des mys­tè­res qui débor­dent lar­ge­ment ces clas­si­fi­ca­tions som­mai­res.

    La vie est une, Monsieur le Président. Qui la découpe en trop petits mor­ceaux n’en peut saisir le visage. Que sait du désert celui qui ne regarde qu’un grain de sable ? Au fait, me répète mon avocat-scribe, au fait, madame Bâ, je vous en sup­plie ! Vous croyez que la République fran­çaise n’a que cette seule préoc­cu­pa­tion : prêter l’oreille aux plain­tes d’une obs­cure deman­deuse de visa ? Evidemment, il a raison. Je ne dois pas me lais­ser entraî­ner par le cou­rant des mots. Il faut vous dire que je suis née sur les bords du Sénégal. Les habi­tants du fleuve n’ont pas de frein dans leur tête. Je vais faire mon pos­si­ble. Je vous pro­mets la briè­veté. Enfin, toute la briè­veté com­pa­ti­ble avec la vérité sonin­kée,celle qui vient des oiseaux.


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